Le ray-grass anglais (Lolium perenne) couvre plusieurs milliers d’hectares de prairies en France, principalement dans le Grand Ouest. Pour les éleveurs bovins en système intensif, cette graminée fourragère reste un pilier des rotations prairiales. Mais son omniprésence dans les mélanges fourragers ne doit pas masquer les contraintes réelles qu’elle impose, notamment face aux aléas climatiques et aux objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Méthane entérique et pâturage sur ray-grass anglais : ce que montrent les essais récents
Les qualités nutritionnelles du ray-grass anglais pour les bovins sont bien documentées. Le lien entre mode de pâturage sur cette graminée et émissions de méthane reste en revanche peu traité, alors que ce critère pèse de plus en plus dans les cahiers des charges laitiers.
Des essais conduits par l’ILVO (Institut de recherche flamand) à l’automne 2024 et au printemps 2025 apportent des données concrètes. Un pâturage limité à 6 heures par jour sur prairies à base de ray-grass anglais, comparé à une ration 100 % en bâtiment, a entraîné une diminution nette des émissions de méthane entérique chez des vaches laitières hautes productrices, sans perte de production laitière.
La réduction observée se situe dans une fourchette de 15 à 20 % selon la saison, avec une baisse également mesurée de la méthane-intensité par kilogramme de lait corrigé et par kilogramme de matière sèche ingérée. Pour un élevage intensif cherchant à valoriser un label bas-carbone ou à répondre aux exigences de filières durables, cette donnée modifie le calcul économique du pâturage.

Résistance au piétinement et densité de chargement en bovin intensif
Le ray-grass anglais tolère bien le piétinement, mais cette résistance varie fortement selon le chargement et les conditions de sol.
Le Lolium perenne supporte effectivement un passage répété des animaux sur plusieurs années. Sa capacité à former un couvert dense et à taller rapidement après chaque cycle de pâturage lui confère un avantage net par rapport à d’autres graminées fourragères. Au-delà d’un certain seuil de chargement, surtout en conditions humides, cette résistance s’érode plus vite que prévu.
Facteurs qui dégradent la portance du couvert
- Un sol engorgé en eau combiné à un piétinement intense provoque un compactage rapide du premier horizon racinaire, réduisant la capacité du ray-grass anglais à redémarrer après un cycle de pâture.
- Les variétés diploïdes, plus fines et plus denses, résistent mieux à la pression mécanique que les tétraploïdes, qui offrent en revanche une meilleure appétence et une teneur en eau plus élevée.
- Un temps de repos insuffisant entre deux passages (inférieur à trois semaines au printemps) épuise les réserves glucidiques de la plante et fragilise le couvert face aux adventices.
Le choix de la ploïdie et la gestion du temps de repos ne sont pas des détails agronomiques. Ils déterminent la longévité réelle de la prairie en système intensif.
Sécheresse et ray-grass anglais : une vulnérabilité sous-estimée en pâturage intensif
Le ray-grass anglais est une graminée gourmande en eau. En été sec, son comportement diffère radicalement de ce qu’il offre au printemps.
Des observations techniques récentes sur la gestion des prairies en période de sécheresse confirment que le ray-grass anglais subit un arrêt quasi total de croissance lorsque les températures dépassent durablement les seuils de confort de l’espèce. Les feuilles jaunissent, la production de matière sèche chute, et l’éleveur se retrouve contraint de compléter avec du fourrage stocké ou de décapitaliser sur les parcelles.
En revanche, cette graminée présente une capacité de compensation notable : après le retour des pluies automnales, la repousse du ray-grass anglais peut compenser partiellement le déficit estival. Cette résilience reste conditionnée à l’état du système racinaire et à l’absence de surpâturage pendant la phase de stress hydrique.

Adapter la conduite du pâturage aux épisodes secs
Maintenir un chargement élevé sur des parcelles de ray-grass anglais en plein été sec accélère la dégradation du couvert. Certaines exploitations intensives de l’Ouest de la France ont adopté des stratégies de report de stock sur pied, en sortant les animaux plus tôt des parcelles pour préserver la capacité de redémarrage de la graminée.
L’association avec des espèces à enracinement plus profond (fétuque élevée, dactyle) offre une complémentarité intéressante, mais pose la question de la compétition au sein du mélange. Le ray-grass anglais, très agressif à l’implantation, tend à dominer les premières années avant de régresser si les sécheresses se répètent.
Autonomie fourragère et limites du ray-grass anglais en système bovin intensif
Un élevage bovin intensif qui repose uniquement sur le ray-grass anglais prend un risque structurel. La forte dépendance à une seule espèce fourragère réduit la marge de manœuvre face aux aléas climatiques et sanitaires (rouille couronnée, notamment).
L’association ray-grass anglais et trèfle blanc reste la combinaison la plus répandue pour améliorer l’autonomie protéique de la prairie. Le trèfle fixe l’azote atmosphérique, réduit le recours aux engrais minéraux et améliore la valeur alimentaire globale du couvert. Cette association fonctionne bien en pâturage, à condition que la proportion de trèfle reste suffisante pour compenser les besoins azotés du système.
- En pâturage intensif pur, le trèfle blanc a tendance à régresser sous l’effet du chargement élevé et de la fertilisation azotée, qui favorise la graminée au détriment de la légumineuse.
- Les prairies multi-espèces (ray-grass anglais, trèfle blanc, plantain, chicorée) montrent des résultats prometteurs pour diluer le risque climatique et améliorer la qualité nutritionnelle, mais les données disponibles ne permettent pas encore de conclure sur leur tenue au-delà de trois à quatre ans en système intensif.
- La gestion de la fertilisation azotée conditionne directement l’équilibre graminée-légumineuse : un apport excessif d’azote minéral élimine progressivement le trèfle du couvert.
Le ray-grass anglais reste la graminée fourragère la plus productive au printemps sous climat océanique, avec une implantation rapide et une appétence élevée pour les bovins. Ses limites apparaissent clairement en période estivale sèche et dans les systèmes à très forte pression de pâturage. Diversifier les espèces prairiales et ajuster le temps de repos entre passages sont les deux leviers les plus directs pour maintenir la productivité d’un système bovin intensif fondé sur cette graminée.

